Homélies sur la prière du Notre Père 2ème strophe 

 

22ème dimanche du T.O. 1983

4ème demande : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ! »

Mes frères,

Nous abordons aujourd’hui l’étude de la deuxième strophe du Notre Père. Cette prière, nous l’avons dit, a été composée en hébreu, langue liturgique et sacrée des juifs. Le texte originel a été perdu mais, si nous retraduisons dans cette langue le texte grec, nous nous apercevons, au dire des spécialistes, qu’il a une forme essentiellement poétique et que les mots eux-mêmes ont perdu une grande partie de leurs richesses et de leur puissance d’évocation, lorsqu’ils ont été traduits dans d’autres langues. Grâce aux travaux du Père Carmignac, nous avons essayé d’en serrer le sens de plus près et déjà la première strophe nous est apparue sous un nouveau jour. La traduction la plus claire en français serait celle-ci : 

Notre Père du Ciel,

Que, sur la terre aussi,

Ton nom soit glorifié,

Ton règne arrive,

Ta volonté soit faite !

 

 

La deuxième strophe commence ainsi dans la traduction liturgique actuelle : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Notons d’abord qu’après avoir souhaité la gloire de Dieu, notre Père, nous lui demandons son aide. Deux mots font difficulté dans cette première demande : le mot pain et son complément de ce jour.

En hébreu, le mot que nous traduisons par pain ne désigne pas seulement le pain matériel pétri et cuit ; il peut s’appliquer à toute espèce de nourriture. Bien plus, il peut prendre un sens métaphorique ou figuré et représenter, en particulier dans l’Evangile, soit l’activité salvatrice de Jésus, soit le Royaume de Dieu, soit Jésus lui-même dont la chair est une nourriture de vie éternelle. En tout cas, lorsque le Christ emploie le mot pain (Marc 8/15 ; Matth. 16/6-12 ; Luc 12/1 ; Jo. 4/32-38), il ne veut pas d’abord parler de l’aliment matériel mais avant tout de la nourriture spirituelle qui donne à notre âme la vie véritable, la vie des enfants de Dieu. 

Si nous lisons en saint Jean (6/26-59) le discours de Jésus sur le pain de vie, nous apprenons que le Sauveur va donner au monde un pain spirituel, un pain venu du Ciel, plus merveilleux que la manne. La manne était bien sûr un aliment matériel, mais elle symbolisait la Parole de Dieu dont il ne faut jamais cesser d’avoir faim : « Dieu t’a fait manger la manne, lit-on au Deutéronome (8/3), afin de te faire savoir que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole qui sort de la bouche de Dieu. » La manne préfigurait en outre l’Eucharistie : « Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts… Moi, je suis le Pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai c’est ma chair au profit de la vie du monde. »

Ainsi donc, lorsque dans le Notre Père, nous demandons du pain, il s’agit bien entendu de la nourriture pour notre corps mais aussi et surtout du « pain spirituel qui nourrit l’âme par la Parole de Dieu et par l’Eucharistie. » 

Les traducteurs ont toujours été embarrassés pour traduire le terme suivant que le texte liturgique rend par de ce jour. Pourquoi ? Parce que le grec emploie ici un adjectif unique, inventé par le traducteur – un néologisme ! – introuvable dans la langue des auteurs classiques. La difficulté disparaîtrait si nous avions le texte hébreu originel ou des copies du 1er siècle. Saint Jérôme, qui a traduit le premier la Bible en latin au 4ème siècle, affirme que les textes hébreux qui circulaient encore de son temps employaient un mot qui avait le sens de demain dans une expression qu’on pourrait traduire par jusqu’à demain. Or c’est également l’un des sens possibles de l’adjectif grec employé dans la traduction des Septantes… On pourrait donc traduire : « Donne-nous aujourd’hui notre pain jusqu’à demain ! » En demandant ainsi à Dieu la nourriture du jour seulement, nourriture matérielle et nourriture spirituelle, qui permette de tenir jusqu’au lendemain, nous restons en plein accord avec les autres paroles du Christ : « A chaque jour suffit sa peine… Ne vous inquiétez pas du lendemain. » (Matt.6/34) 

 

 

En donnant toute leur richesse aux mots dont nous venons de parler, nous aurons une conscience plus vive de cette perpétuelle libéralité de Dieu qui renouvelle chaque jour ses dons matériels et ses grâces et nous serons amenés peu à peu « à compter jour après jour sur la Providence de notre Père céleste, dans une attitude de filial abandon. »

 

Le Notre Père est la plus sûre école de l’Évangile. AMEN.

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23ème dimanche du T.O. 1983

5ème demande : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

 

Mes frères,

 

Notre plus belle prière, celle que le Seigneur lui-même a composée pour nous en hébreu, dans la langue sacrée et liturgique des Juifs, contient, au dire du Catéchisme du concile de Trente, « tout ce que nous pouvons désirer, espérer ou demander pour notre bien. » Nous avons vu, dimanche dernier, qu’en demandant à notre Père du Ciel, les nourritures matérielles et spirituelles qui nous sont nécessaires chaque jour pour atteindre le lendemain, nous restions fidèles à l’esprit de l’Evangile qui nous invite à une confiance totale en la Providence. Nous en arrivons aujourd’hui à méditer cette autre demande capitale : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

Faut-il le rappeler, nous avons ici, à l’usage des fidèles, un texte dont l’original en saint Matthieu a été traduit par ces mots dans la Bible de Jérusalem : « Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs. » Les termes de dettes et de débiteurs sont évidemment pris au sens figuré et désignent bien nos fautes, nos péchés ou nos offenses. Mais ils ont l’avantage de nous rappeler que nos fautes nous font contracter une véritable dette de peines, dette à « acquitter soit par des pénitences appropriées soit par la souffrance. » (C.T.)

Nous oublions trop souvent, surtout de nos jours, que le péché reste le mal le plus grave et que sur ce point aucun homme n’est innocent. Au livre des Proverbes, nous lisons : « Qui peut dire : mon cœur est pur ; je suis exempt de péché ? » (Prov. 20/9) Et saint Jean écrit (1ère épître 1/8) : « Si nous nous disons sans péchés, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n’est pas en nous ! » Le concile de Milève est formel : « Si quelqu’un interprète ces paroles de l’Oraison dominicale Pardonnez-nous nos offenses comme si les saints ne les prononçaient que par humilité et non point avec sincérité et vérité, qu’il soit anathème ! »

Et le péché est le mal le plus grave et le plus profond. En même temps qu’il incarne une révolte contre Dieu, il introduit un désordre fondamental dans notre nature. Le péché nous sépare réellement de Dieu notre Créateur, notre Providence et notre Sauveur. Il nous fait mépriser ses dons et ses grâces et nous « voue au démon, à la plus misérable des servitudes. » « Il viole la sainteté de notre âme, profane en elle le temple du Seigneur, infecte notre raison et notre volonté. » Et comme l’univers voulu par Dieu est UN, le désordre du péché rejaillit profondément sur l’ordre du monde et l’équilibre de la création.

Dieu est donc en droit de demander des comptes au pécheur. Mais puisque à l’égard de sa Majesté et de son amour infinis nous sommes des débiteurs insolvables, nous devons chercher à nous appliquer les mérites, acquis par le Christ sur la croix, en ayant recours aux sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. Sûrs alors de cette Miséricorde qui nous a donné le Sauveur, nous pouvons dire : « Père acquitte-nous nos dettes… Pardonne-nous nos offenses ! »

Ces paroles, nous devons les prononcer d’abord avec le souvenir amer de nos propres fautes et la douleur sincère d’avoir offensé la Tendresse infinie. Nous devons ensuite les prononcer avec une absolue confiance en l’infinie Miséricorde d’un Dieu qui prend pour nous le nom de Père et attend avec impatience le retour du prodigue repenti !

Le pape Jean-Paul II veut faire de l’Année sainte, l’année du retour parfait au Père dans le sacrement de Pénitence. Aucun péché grave, aucun péché mortel, comme celui par exemple de négliger la sanctification du dimanche par la messe, celui de l’asservissement au plaisir ou encore de la malveillance et de la malfaisance à l’égard d’autrui, ne peuvent être remis sans le recours au sacrement de Pénitence. Et le Seigneur qui a confié à son Église le pouvoir de remettre les péchés en son nom, ne saurait écouter celui qui lui demanderait pardon sans au moins désirer ardemment la grâce de ce sacrement. Un vrai repentir l’exige.

Pour rester brefs, nous arrêterons là aujourd’hui nos réflexions. Nous verrons dimanche prochain qu’une autre condition indispensable à la sincérité de notre prière consiste à pardonner nous-mêmes à nos frères leurs offenses avant d’implorer le pardon de Dieu. Nous nous plaignons parfois de ne pas être exaucés : mais avons-nous su tout mettre en œuvre pour cela ? AMEN.

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24ème dimanche du T.O. 1983

5ème demande (suite) : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

Mes frères,

Vivre fidèlement sa foi chrétienne n’est pas chose facile, même avec le secours de la grâce. Je n’insisterai pas : tout le monde peut en faire la triste expérience. Or comme nous l’enseigne le catéchisme du concile de Trente, le seul catéchisme officiel et universel de l’Église (1), « il n’y a rien de plus difficile à notre nature dégradée que de pardonner les injures ou les offenses ! » Combien de gens se fâchent pour des riens et ne se parlent plus ! Combien de familles gardent de vieilles rancunes ! Si l’on cherchait à savoir pourquoi la rancune demeure alors que souvent la cause a disparu, on se rendrait compte que le véritable obstacle est l’orgueil : on ne veut ni faire les premiers pas ni s’humilier le premier.

Or nous dit le Seigneur : « Si vous pardonnez aux hommes leurs fautes envers vous, votre Père céleste vous pardonnera aussi les vôtres contre lui ; mais si vous ne pardonnez rien aux hommes, votre Père ne pardonnera point non plus vos péchés. » Voilà le commentaire que le Christ lui-même a fait de la 5ème demande du Notre Père, qui retient aujourd’hui notre attention : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

Nous avons vu, dimanche dernier, quels sentiments devaient susciter en nous la malice du péché, sa gravité, ses conséquences désastreuses, avant d’oser en demander pardon à Dieu dont la Tendresse infinie a été en même temps bafouée. Mais Dieu est notre Père et il est prêt à nous pardonner si notre prière est sincère. Or nous apprenons aujourd’hui que nous ne pouvons pas demander pardon avec sincérité si d’abord nous ne nous efforçons pas de pardonner les offenses que nous avons reçues d’autrui.

Quelle en est la raison ? C’est tout d’abord parce que, enfants de Dieu, nous sommes tenus d’imiter notre Père. Jésus nous dit : « Aimez vos ennemis, faites du bien, prêtez sans rien espérer, alors votre récompense sera grande et vous serez les enfants du Très-Haut, car lui, il est bienveillant envers les ingrats et les méchants. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés… » (Luc 6/35-38) 

En second lieu, une prière ne peut être agréable à Dieu que si elle repose sur une volonté de bienveillance et de bienfaisance à l’égard des autres. Dans le cas contraire nous nous trouverions nous-mêmes privés de charité et donc ennemis de Dieu : comment alors serions-nous sincères ? Et comment Dieu écouterait-il notre prière ? Aussi, le Christ nous en avertit : « Si tu présentes ton offrande sur l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque grief contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère puis, viens présenter ton offrande. » Alors seulement cette offrande pourra devenir agréable à Dieu !

Dieu aime particulièrement ceux qui savent pardonner car « l’amour des ennemis et le pardon des offenses fait briller en eux une ressemblance particulière avec Dieu notre Père, lui qui s’est réconcilié avec les hommes pécheurs en les rachetant de la damnation éternelle par la mort de son propre Fils. » (Cat. C. Tr.)

Certes du fait de notre faiblesse nous ne pouvons pas toujours pardonner avec perfection ni oublier totalement. Mais il suffit que nous ayons la volonté profonde et sincère d’y arriver avec la grâce de Dieu. Car notre prière est celle de toute l’Eglise et elle repose sur les mérites des saints. D’ailleurs en la formulant « nous prions Dieu en même temps de nous accorder ce qui est nécessaire pour mériter d’être exaucés. Nous demandons le pardon de nos péchés et le don d’une vraie pénitence ; nous demandons la douleur intérieure, l’horreur et la détestation de nos fautes et la grâce d’en faire au prêtre une pieuse et sincère confession… Et, pour la sincérité de notre prière, nous demandons enfin la grâce de nous réconcilier avec nos ennemis. » (Cat. C. Tr.)

Oui, Père, « acquitte-nous de nos dettes, comme nous aussi avons acquitté nos débiteurs », « pardonne-nous nos offenses comme nous avons nous aussi pardonné à ceux qui nous ont offensés ! » 

Puisse cette prière nous amener à comprendre l’importance des vertus de douceur et de miséricorde et nous porter à les cultiver chaque jour en nous. AMEN.

(1) Texte écrit avant la parution du Catéchisme de l’Église Catholique (novembre 1992)

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25ème dimanche du T.O. 1983

6ème demande : « Ne nous soumets pas à la tentation ! »

 

Mes frères,

Nous arrivons aujourd’hui à la sixième demande du Notre Père, celle qui a toujours offert le plus de difficultés aux traducteurs. Le texte liturgique en vigueur, sous une forme d’ailleurs très critiquée et très critiquable, la formule ainsi : « Ne nous soumets pas à la tentation. »

Pour comprendre en effet cette dernière traduction en cohérence avec la Révélation, il faut pour le moins attribuer à tentation le sens peu courant d’épreuve. Dieu peut assurément éprouver quelqu’un pour le faire progresser dans la vertu et proposer sa fidélité en exemple. « Le Seigneur votre Dieu vous tente, c’est à dire vois éprouve, dit Moïse aux Hébreux, pour que se manifeste mieux votre amour pour lui. » (Deut. 13/13) Ainsi avait-il éprouvé Abraham dans sa foi, son espérance et son obéissance lorsqu’il lui avait demandé de lui immoler son propre fils : et en même temps il voulait lui faire comprendre qu’il rejetait de tels sacrifices, inventés, sous l’inspiration du démon, par les religions païennes.

Si donc le mot tentation veut dire ici épreuve, le sens de cette sixième demande devrait être la suivant : « Ne nous éprouve pas au-delà de nos forces ! » Mais, comme le dit le Christ lui-même, demander une telle chose à notre Père céleste, qui sait parfaitement nos besoins et qui veut avant tout notre salut et notre bien, constitue un réel manque de confiance.

Il faut en second lieu ajouter une autre considération : « Pour exprimer ce qui n’est qu’une permission de la part de Dieu, la sainte Ecriture emploie quelquefois des termes qui, pris à la lettre, désignent une action positive. » (Cat. C. Tr.) A ce moment-là, il est nécessaire de rétablir le sens par la pensée et d’attribuer l’action, non pas à Dieu, mais à notre propre faiblesse ou au démon. En effet, en raison de sa sainteté et de sa bonté infinie, Dieu ne peut pas porter au mal ses créatures. Le sens de la sixième demande deviendrait donc : « Fais que nous ne soyons pas soumis à des épreuves qui dépassent nos forces ! » Mais à moins que ses enfants ne soient des pécheurs invétérés ou des criminels, comment pourrait-on imaginer que notre Père les laisse à leur faiblesse devant le danger ? Serait-ce conforme à sa charité, à sa justice même ?

En réalité, toutes ces difficultés viennent de la mauvaise traduction d’un passage difficile… D’après les études scientifiques du Père Carmignac, le texte original – disparu – employait le mot équivalent à tentation dans le sens d’incitation au mal venue du démon et non dans celui d’épreuve tonifiante envoyée par Dieu.

Que le démon puisse inciter au mal est un enseignement évangélique qu’on trouve dans tous les livres du Nouveau Testament. « Le Christ et ses contemporains croient à l’existence des anges déchus et à leur influence démoniaque sur les hommes. Cette influence s’exerce par la tentation, qui essaie de séduire la liberté humaine au point que deux fois le démon est appelé tout simplement le Tentateur. » (Carmignac) (Cf. Matt. 4/3 et 1 Thess.3/5)

Faut-il rappeler quelques paroles du Christ à ses apôtres la veille de sa passion : « Simon, Simon, Satan vous a demandés pour vous vanner comme le blé, mais j’ai prié pour toi afin que ta foi ne disparaisse pas et toi, quand tu seras revenu, fortifie tes frères. » - « Veillez et priez afin de ne pas entrer en tentation… »

Or précisément le verbe grec employé dans le Notre Père, tout comme le verbe hébreu sous-jacent sur lequel on l’a calqué, a le sens comme ci-dessus de faire venir, de faire entrer avec l’idée de pénétrer dans. »

Mais voilà que vient s’ajouter le problème capital de la négation ! Prenons un exemple en français. Quand nous disons : Je ne dois pas mentir, nous comprenons habituellement : Je suis obligé à ne pas mentir alors qu’on pourrait tout aussi bien comprendre : Je ne suis pas obligé à mentir. Voyez le contre-sens que ferait un traducteur s’il remplaçait le verbe devoir par son synonyme être obligé à !

Or en hébreu et dans les langues sémitiques il existe une conjugaison particulière pour exprimer une idée de causalité, laquelle se rend en français par l’entremise d’un verbe auxiliaire. Par exemple le causatif de entrer dans est faire entrer dans. Mais comment traduire sans erreur un causatif hébreu, formé lui d’un seul mot et précédé d’une négation ? Doit-on la faire porter, dans la traduction française, sur l’auxiliaire ou sur le verbe principal ? Faut-il dire : Ne me fais pas entrer ou bien fais que je n’entre pas ? On voit tout de suite que l’agent de l’action exprimée par le verbe principal n’est pas le même dans les deux expressions !

Or pour que cette sixième demande du Notre Père soit cohérente avec l’Evangile, la théologie et même tout simplement avec le contexte, il faudrait dire non pas : Ne nous fais pas entrer dans la tentation mais : Fais que nous n’entrions pas dans la tentation. Ce qui peut se rendre en bon français par : Garde-nous d’entrer dans la tentation ou bien : Garde-nous de consentir – ou de céder – à la tentation.

Avec cette formule, tous les graves problèmes énoncés plus haut sont supprimés : « D’abord Dieu exerce un rôle très positif, mais il agit en nous empêchant de consentir à la tentation et non pas en nous soumettant à cette tentation ou en nous abandonnant à nos faiblesses. Sa bonté et sa sainteté ne sont pas compromises, mais au contraire pleinement reconnues et affirmées : nous lui demandons de les manifester en remédiant à notre irrémédiable faiblesse et nous avons confiance en sa toute puissante sagesse pour incliner vers lui notre volonté si souvent rebelle. Ensuite, nous ne risquons plus d’outrager Dieu en lui imputant l’intention de vouloir jeter ses enfants dans les pièges de leur ennemi, car nous ne lui demandons plus de renoncer à une complicité qui ne pourrait être que perverse. Bien au contraire, nous confessons que sa Providence veut notre bien et veut nous préserver du pire malheur, le péché. S’il permet ou s’il tolère la tentation c’est parce que sa grâce voudrait nous en rendre victorieux. Aussi, nous conformons notre volonté à la sienne en le priant de nous garder de toute faute. Et nous reconnaissons que c’est sa grâce qui détourne notre volonté du consentement que sans cesse elle risque d’accorder aux séductions de Satan. » (Carmignac)

Notre souhait et le souhait d’un grand nombre de chrétiens est que cette malheureuse formule qui se veut œcuménique soit au plus tôt changée… Oui, Père, garde-nous de consentir à la tentation. AMEN.

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26ème dimanche du T.O. 1983

7ème demande : « Mais délivre-nous du Mal. »

Mes frères,

Voici qu’aujourd’hui la septième et dernière demande du Notre Père s’offre à notre méditation. Certains pourront penser qu’une phrase aussi simple : Délivre-nous du Mal, ne doit pas offrir de difficultés. Qu’ils se détrompent ! En effet le mot grec, traduit en français par Mal, a un autre sens bien plus précis et moins restreint à la fois ; malheureusement la grammaire ne peut nous éclairer car dans la fonction où ce mot est ici employé, il prend en grec la même forme quel que soit son sens.

Pour plus de clarté, disons qu’il s’agit d’un adjectif pris comme nom. Lorsque cet adjectif est employé comme nom neutre, il signifie le mal, t o  p o n h r o n. Si on l’emploie comme nom masculin,  o   p o n h r o s, il veut dire l’esprit malin, le diable. Or ces deux genres prennent au datif (cas du complément) la même forme t o u  p o n h r o u , et il n’est plus possible de les distinguer sauf par le contexte littéraire ou l’usage de l’époque.

Les Pères grecs des quatre premiers siècles ont toujours compris ce mot comme désignant le démon. Saint Augustin l’affirme également. A cette époque on trouvait encore le texte hébreu original sur lequel on pouvait s’appuyer.

Mais c’est dans la vie et l’enseignement du Christ que cette opinion plonge ses plus fortes racines. « Le Christ est venu, nous dit saint Jean, pour défaire les œuvres du diable. » Celui qu’il appelle l’Adversaire, Jésus commence par l’affronter au désert. Il met en garde ses disciples contre le démon qui sème la mauvaise semence du péché (Matt. 13/39) ; qui enlève des cœurs la Parole de Dieu (Luc 8/12) ; qui a pris possession du cœur de Judas (Jo. 6/71) ; qui est le Prince de ce monde (Jo. 12/31). Mais Jésus se présente comme le vainqueur du démon qu’il jettera dehors (Jo. 12/31).

Les lettres des apôtres sont remplies de mise en garde à son sujet et je les résumerai par cette phrase de saint Pierre : « Frères, veillez et priez, car votre adversaire, le diable, comme un lion en furie, circule cherchant qui dévorer. Résistez-lui, fermes dans la foi. »

Lorsque vous entrez dans une cour de maison où se trouve attaché un chien méchant, vous savez parfaitement qu’il ne pourra vous atteindre si vous n’approchez pas trop près. Or, par nos péchés, nos faiblesses et nos infidélités, nous nous mettons à la portée de Satan. Nous comprenons alors pourquoi le Christ a voulu que nous demandions à notre Père du ciel de nous écarter du démon. Car Satan est non seulement l’auteur du péché, mais aussi l’agent principal des maux qui nous arrivent dans le monde, à cause de nos péchés.

Si, contrairement au reste des hommes les croyants ne sont plus à la merci du démon, il lui est permis cependant de les persécuter, comme il a persécuté le Christ. Mais ces persécutions servent au salut de tous en purifiant les uns et en devenant sources de mérites pour l’ensemble. Satan ne pourrait nous vaincre que dans la mesure où nous nous livrerions à lui, en renonçant au Christ. Aussi, à cause de notre faiblesse, n’hésitons pas à répéter cette prière : « O notre Père, écarte-nous du démon ; tiens-nous loin de son influence, de ses entreprises perverses ; empêche-nous de tomber dans ses pièges ; abrite-nous contre ses assauts ! »

Tout en demandant à notre Père du Ciel de nous tenir loin du démon, auteur du péché comme du mal qui en découle, nous l’implorons en même temps d’être préservés de ce mal multiforme qui nous assiège chaque jour. Si nous n’obtenons pas toujours ce que nous demandons c’est que, dans sa sagesse, par crainte de nous voir tomber dans le péché ou pour fortifier notre vertu, le Seigneur veut nous éprouver. En ce cas il exauce notre prière non pas en supprimant l’épreuve mais en nous donnant avec elle la force de la supporter.

Ainsi se termine notre méditation sur la deuxième strophe du Notre Père. Certes, nous y présentons à Dieu les besoins de nos frères et les nôtres, mais pour concourir malgré tout à sa gloire de Créateur et de Père… En effet, quand nous lui demandons de nourrir notre vie, en reproduisant chaque jour pour nous le miracle de la manne, nous proclamons qu’il est toujours aussi puissant et aussi attentionné que le Dieu de nos Pères. Et bien entendu c’est la vie spirituelle de nos âmes, bien plus que la vie matérielle de nos corps que nous le prions de sustenter par sa Parole et son Eucharistie… Quand nous le supplions d’acquitter nos dettes, de pardonner nos offenses, nous reconnaissons en lui la tendresse du père de l’Enfant prodigue et nous honorons sa miséricorde inlassable, en sachant que jamais nos ingratitudes et nos infidélités ne pourront la décourager. Pour que notre prière ne soit pas hypocrite, nous avons dû au préalable pardonner à nos frères leurs offenses et, par-là, nous avons contribué à l’arrivée de son Règne…

Quand nous implorons son assistance contre les tentations…, nous recourons à la puissance de son intervention qui, sans violer l’autonomie de notre liberté, peut la maintenir dans l’adhésion fidèle à ses préceptes…

Quand nous réclamons sa protection pour nous soustraire aux attaques du démon et nous éloigner le plus possible de son influence perverse, nous attestons qu’il est toujours capable de maîtriser les esprits infernaux et que le cours des évènements n’échappe jamais à sa main toute puissante. » (Carm.)

Si donc les trois premières demandes du Notre Père expriment notre adoration en chantant la gloire de Dieu, les quatre dernières y contribuent également en plaidant notre faiblesse.

Il ne nous reste plus à croire qu’en priant notre Père du Ciel, nous sommes aussitôt exaucés, même si l’objet de nos demandes ne nous arrive pas sous la forme que nous aurions souhaitée ou seulement au moment choisi par sa Providence. Et redisons-nous chaque jour : « Si un père sait donner de bonnes choses à ses enfants, combien plus votre Père céleste donnera-t-il l’Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent. » AMEN.

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